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Mercredi 31 décembre 2008

j
 j'aurais aimé être noire mais bon, vu la couleur de peau de toute ma famille, c'était foutu avant même ma naissance. Je n'ai même pas la peau mate, celle qui bronze facilement aux premiers rayons de soleil. Et puis même si j'étais mate, vu le nombre de jour de soleil dans notre belle région, je resterais aussi blanche que ma couleur "sortie d'hôpital" actuelle.
Alors, je tente des choses, cuisine un yassa de poulet,  fait mes courses à Barbès (quand notre lieu d'habitation nous le permettait encore), observe et admire les femmes, leurs yeux, leurs mains, leurs gestes, achète du tissu africain ou m'en fait offrir (merci
Thé), et surtout, je fais des rencontres.
Je me souviens plus particulièrement de Nsangona B., la maman d'un petit garçon handicapé que j'avais rencontré dans le cadre de mon travail. Dix ans qu'elle vivait en France, après avoir quitté le Congo, laissant sa fille ainée là-bas, sans penser à garder le moindre papier administratif, sans régulariser sa situation, en restant simplement anonyme, ne demandant jamais rien, troquant ses services, enchainant les petits boulots, faisant des tresses à ses voisines jusqu'à un peu de prositution. Elle habitait dans un logement insalubre qu'elle squattait avec une copine-tante-cousine-inconnue rencontrée le matin même (je n'ai jamais su s'il s'agissait de la même personne ou si la coloc en question changeait de qualificatif selon l'humeur de Nsangona).  Jusqu'au jour où le propriétaire a changé, a déposé les affaires de Nsangona sur le pallier et posé une nouvelle serrure. A la porte. Nsangona et son fils de 6 ans. Toutes les "relations" qu'elle avait entretenues depuis dix ans, toujours dans le même quartier, vers max dormoy pour ceux qui connaissent, ont disparu. Avaient-elles jamais existé ou m'en parlait-elle pour me "rassurer" sur son réseau social ? Toujours est-il qu'elle habite depuis à l'hôtel, une chambre salubre dans un hôtel aux normes, mais avec un seul lit et aucune possibilité de cuisiner un peu.
On s'y donne rdv un jour, en fin de matinée, pour se rendre ensemble à une consultation pour son fils. Il doit être 11 heure, le type de l'accueil est infame, signifiant son ras-de-bol par une bonne grosse grimace lorsqu'il m'indique la chambre, je grimpe l'escalier et tape à la porte. Le fils m'ouvre, me montrant d'un doigt la porte de la salle de bain fermée. Il déjeune sur un bout de table, un bol de céréales. il s'en met partout mais refuse mon aide. J'éponge la coulée de lait comme je peux, à travers ses râleries, ses cris, ses coups de coude. Nsangona sort de la salle de bain en rouspétant un truc dans sa langue natale. Elle est démaquillée, des yeux quand même immenses, elle porte un simple tissu en wax noué au-dessus de la poitrine, des couleurs vives, des dessins naïfs. Elle est belle. Elle me voit enfin, n'avait apparemment pas entendu mon arrivée. Je me justifie mais elle ne soucie guère de ces détails et continue à sermonner son fils mais cette fois en français. Elle m'explique aussi que les voisins se plaignent, son fils criant beaucoup, très sensible à la frustration, au changement, ou à sa lassitude, à sa fatigue à elle. Elle ne s'arrête plus de parler, déversant le trop plein de tout comme si elle n'avait pas pu parler depuis longtemps. Et moi, dans ce mélange de français, de dialecte, de grossieretés aussi, je perds progressivement pied et ne l'écoute plus. Je la regarde. Mes yeux allant de son fils à elle, ses mains qu'elle balance, ses mimiques de lamentation, de colère, de désespoir, tout y passe. Et son fils qui la regarde, amusé, contemplatif, effrayé. Elle m'appelle Madame Mylène. tu comprends, Madame Mylène, c'est difficile, il faut faire quelque chose, Madame Mylène, je suis si fatiguée...Alors qu'elle se passe la main dans les cheveux, je découvre qu'elle a le crâne rasé et quatre ou cinq perruques qu'elle essaie à tour de rôle, finissant par choisir la première. Elle entre à nouveau dans la salle de bain et ressort habillée, la perruque ajustée, elle s'installe sur le lit, à côté de moi et enfile des bas, remet en place son soutien-gorge à travers un pull, puis se penche vers un miroir et se maquille avec des gestes lents contrastés par son débit de plus en plus rapide. Elle ne s'aperçoit pas qu'elle partage avec moi son intimité, que je me retrouve à habiller son fils sur le lit, qu'il me tend la main pour qu'on sorte dès son blouson sur les épaules, que je l'ai vue nue de tête et quasiment de corps, cette promiscuité ne l'a pas dérangée, elle a beaucoup plus grave à penser, à faire. Qu'est-ce qu'un bout de sein devant le cerveau malade de son fils ?
je n'ai rien dit, je me suis laissée guidée par elle, ne jouant pas la carte de la pudeur ou de la distance dans une situation où tous ces principes auraient été déplacés. Je me suis laissée faire.
c'est un souvenir riche et fort et émouvant qui reste gravé dans ma mémoire alors que ça ne pourrait, comme ça, que demeurer un faits divers dans mon parcours professionnel.
quand je vois du wax, je pense à cette femme, à cette maman déboussolée, en dehors de toute réalité, pour laquelle j'ai dépassé souvent, très très souvent le cadre le mon travail (m'en fiche, je ne regrette pas !).  

me demandez pas ce que fait le "j" là haut tout seul, j'en sais rien du tout, impossible de le retirer. Tanpis !

Par Mmm - Publié dans : blabla du quotidien
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